Extrait du catalogue Pas vu, Pas pris

Apprendre à regarder pour voir le possible qui fait signe dans les interstices de l’existant. Trouver sa demeure dans le désordre, dénicher une histoire secrète dans les menus objets qui le peuplent, faire surgir le jeu là où l’œil pressé ne fait que balayer l’agencement utilitaire des installations urbaines désolées. Révéler, réveiller, déplacer, dessiner, situer, désorienter. Tels sont les gestes et les parcours engagés par la pratique artistique de Judith Millot.

Terre, ciel

« Hinkelen » : un triptyque d’affiches dans les cadres publicitaires présentent des photographies sans annonce ni slogan. Juste trois vues d’un long tunnel piéton dont la fin se perd dans la profondeur de l’image. C’est à Anvers et le tunnel passe sous la rivière l’Escaut. L’éclairage cru aux néons troue l’image et se reflète au sol. Ce reflet et les silhouettes de quelques passants attirent notre attention sur un dessin au sol. Une craie a tracé un jeu de marelle, aussi long que ce passage austère : 553 cases qui reprennent les découpes du dallage au sol. Entre « terre » et « ciel », en flamand. Ce tunnel que le piéton traverse à la hâte, soucieux de retrouver au plus vite l’air ouvert, recèle maintenant un secret, la latence d’un jeu. Le jeu s’amuse de la longueur du tunnel et du grand nombre de gestes nécessaires pour le parcourir. Mais le véritable enjeu de son apparition est encore plus vertigineux. Il faut accepter de se projeter dans la situation agencée par le jeu dans cette galerie sous l’eau et dans l’image devant nos yeux. Notre corps devient alors le carrefour de trois mouvements qui correspondent à trois manières d’habiter des espaces. Le premier est immédiatement visible, c’est le tracé du tunnel lui-même, de nombreux pas qui l’empruntent et de la marelle qui le redessine. Il ouvre l’espace empirique, ce que nous voyons. Le deuxième mouvement n’est pas visible, mais n’est pas pour autant irréel. La longueur du tunnel, accentuée par le jeu, renvoie à la largeur de la rivière au-dessus de nous. L’éprouver implique d’éprouver le mouvement des flots qui croisent le tunnel sans être perçus. Ce mouvement puissant et muet, nous pouvons l’ oublier, mais le jeu nous le rappelle de manière implicite. Ainsi s’ouvre un deuxième espace, l’espace de la mémoire, qui nécessite un acte de volonté pour pouvoir être habité. Le troisième mouvement est le plus ténu et le plus difficile à effectuer. Il requiert la capacité de couper court aux ruminations habituelles pour laisser place à des éclats de rêve. Le mouvement est suggéré par les mots qui ouvrent et terminent ce jeu médiéval : « terre » et « ciel ». Le croisement dont nous sommes maintenant les supports est bien celui entre une dimension horizontale et une dimension verticale, dimension qui ne désigne pas un quelconque au-delà, mais nous invite simplement à prendre l’élan, s’élancer, sauter, ouvrir un dehors. Un ciel bleu parsemé de nuages apparaît dans ce tunnel éclairé au néon. « Hinkelen » nous permet alors d’habiter un troisième espace, l’espace de l’imaginaire, où nous pouvons trouver des forces pour connaître les deux autres, pour y vivre autrement.

Travail, crise

Si les interventions de Judith Millot procèdent toujours par des installations éphémères dans l’espace commun, installations porteuses le plus souvent d’une dimension ludique et qui donnent lieu à une série de photographies, elles ne visent pas nécessairement à espacer la morosité et les peines de notre quotidien par des aires de rêve. Bien au contraire, certaines pièces dont le sujet explicite est le monde du travail, comme la vidéo « Mind the Gap » ou l’installation photographique « A louer », certes jouent avec le spectateur, mais finissent par provoquer un vertige plus proche de l’angoisse que de l’exaltation.
« Mind the Gap », vidéo réalisée avec Lise Lacoste, montre la vie nocturne dans deux enseignes voisines de restauration dans un centre commercial. Chacune des deux artistes travaille dans un des deux restaurants, en uniforme réglementaire. La mise en scène insiste sur une chorégraphie répétitive de gestes et déplacements à l’intérieur de ces étranges caissons lumineux, créant l’illusion d’une porosité entre les deux magasins contigus. Cette danse forcée et grotesque ne vise aucunement à enchanter la corvée alimentaire des deux artistes, mais à transmettre un savoir non-discursif sur la vie de tant de travailleurs de notre temps. Comment supporter la répétition perpétuelle, ce milieu impersonnel de toc propret et surtout la conscience implacable d’être strictement interchangeable dans le flux indifférent de la main d’œuvre contemporaine ?
L’installation photographique « A louer » poursuit cette méditation sur le travail et l’interchangeable. Judith Millot photographie la vitrine abandonnée d’une agence d’interim dans une ville, pour investir d’une affiche autocollante une autre vitrine abandonnée, dans une autre ville. Ce trompe l’œil simple ne crée aucune magie ni délectation pour l’œil. A un lieu abandonné répond simplement un autre, de son propre vide. Pas de travail ici ni ailleurs ; circulez, il n’y a rien à espérer. Ce constat ne fera rire personne, mais l’artiste nous montre qu’il est possible d’en jouer. Jouer pour connaître le monde, avant de pouvoir le changer.

Soudain, à Montluçon

L’exposition Pas vu, Pas pris de Judith Millot permettra aux habitants de Montluçon de résoudre quelques énigmes. Pendant plusieurs mois, leur ville est devenue le théâtre de brèves apparitions de signes et de déplacements. Une nuit, les caddies d’un supermarché ont investi le parking vide comme une piste de danse pour se répartir dans les emplacements réservés aux voitures. Une autre nuit, les halos lumineux des candélabres solitaires d’un parc municipal se sont trouvés entourés d’un bandeau d’ombre pour indiquer un point de rencontre. Ceux qui ne sont pas amateurs de promenades nocturnes trouveront dans des photographies de l’artiste un surgissement surprenant de ces événements qui ont transformé leur ville en terrain de jeu, la nuit comme le jour. « Écho », les photographies des ondulations de bandes sonores peintes sur les portes métalliques de garages, ou encore la danse des stores jaunes dans les anciens ateliers, éclairés d’une douce lumière de soleil hivernal, témoignent d’une musique silencieuse qui anime les recoins des villes et que nos oreilles distraites risquent de négliger en passant trop vite. Les cartes postales intitulées « Wash up » montrent une machine à laver dans un terrain vide entre les murs de deux parcelles habitées. Un appareil électroménager neuf au milieu des herbes folles et des ronces n’évoque pas avec nostalgie une histoire de déréliction, mais revendique la possibilité (ou la nécessité) de rendre habitable, ne serait-ce qu’en imagination, des espaces désolés. La piscine vide réveillée par le tracé des couloirs de natation avec une peinture bleue éclatante donne à entendre les cris joyeux des nageurs, les plongeons et les éclaboussures.
Les interventions urbaines de Judith Millot révèlent qu’un espace abandonné ou solitaire ne recèle pas simplement les traces de ses vies passées, mais qu’il porte en lui la possibilité d’autres vies secrètes et joyeuses que l’imagination seule peut actualiser. Il serait erroné de croire que les jeux qui se déploient dans ses images sont les jeux solitaires et souverains de l’artiste elle-même avec les espaces. Ce sont plutôt les témoignages de la part de jeu qu’il y a déjà dans nos environnements quotidiens et de la nécessité d’un travail de l’imagination pour connaître le monde et le rendre habitable.

Ana Samardzija Scrivener