Démarche artistique

Judith Millot a deux ateliers pour des usages bien spécifiques. L’un est mobile et se situe là où les résidences de création la portent. Elle y développe sa recherche plastique autour de l’image et en lien étroit avec le territoire sur lequel elle se déroule. L’autre est fixe, le « Labo estampe ». L’artiste y réalise des expérimentations, finalise ses travaux de résidence, propose des stages et enfin y constitue ses dossiers d’appels à projet.
L’image fixe est le point d’ancrage de son travail. Celle-ci se décline afin de servir au mieux le propos de l’artiste. Aussi les réalisations de Judith Millot se déploient en différents médiums (photographie, photogravure, installation, décalcomanie…) et sur divers supports (impression directe sur mur, tronc d’arbre, impression sur papier…). Médiums et supports sont déterminés parallèlement à l’idée car la manière de prendre la photo variera selon leur nature.
Le travail de la plasticienne se développe exclusivement à partir des ressources visuelles, historiques, ou de rencontres survenues sur un territoire. Pour cela elle doit être dans la découverte permanente ; le changement régulier de lieu est donc une nécessité. La résidence de création est tout à fait adaptée à ce mode de fonctionnement. À chaque fois l’artiste met en place le même rituel lui permettant d’éprouver physiquement le territoire. La découverte du site passe par de longues marches d’observation et l’étude de cartes afin d’analyser l’organisation des éléments, la manière dont ils ont été pensés. Des repérages, découlent les premiers choix. L’idée pointe et est matérialisée sous la forme de croquis.
Judith Millot se sert de la capacité de la photographie à reproduire fidèlement le réel et donc à faire passer une chose pour vraie, afin de révéler une donnée qui n’est pas visible d’emblée dans le paysage, mais qui pourtant le caractérise. Plusieurs stratagèmes lui permettent cela. Ce peut être l’intervention directe dans le paysage additionnée à la prise de vue de celle-ci selon un angle précis, la mise en scène ou bien le montage de clichés. Cela génère parfois des aberrations (rapprochement d’éléments très éloignés géographiquement par exemple), mais qui, grâce au montage photographique passent pour vraies. Sans ce geste de l’artiste, cette torsion de la réalité, nous serions sans doute passés à côté d’un élément pourtant constitutif du paysage.
Ces aberrations ne sont pas pour autant grossières dans leur mise en oeuvre. Et c’est d’ailleurs pour cette raison que les images captées par l’artiste semblent exister réellement. À ses interventions subtiles s’ajoutent l’utilisation de certains codes de la photographie documentaire, cette photo qui atteste, témoigne et le choix récurrent du noir et blanc qui tend vers une forme de neutralité. Au premier coup d’oeil, la photo se tient, mais à force de la regarder nous sentons que quelque chose cloche. Quelques indices nous mettent sur la piste : l’imperfection des photomontages, les titres comme avec « La rue des cités », cette photographie panoramique d’une rue composée de maisons à l’architecture très diverse. En réalité, cette rue n’existe pas, alors même que chacune des maisons représentées est bien réelle. L’artiste a accolé les habitats ouvriers de différentes époques et classes sociales d’une même ville. Elle révèle ainsi une histoire sociale, politique et architecturale d’un territoire.
À chaque fois la plasticienne décortique le nouveau paysage qu’elle pénètre et prélève ses répétitions, son architecture induisant un mode de vie, son agencement, son graphisme. Les essais in situ lui permettent d’éprouver encore un peu plus le territoire et de nourrir sa création par les contraintes qu’il génère.
En réalité le premier médium de Judith Millot est le paysage, qu’il soit urbain ou naturel ; et l’image photographique (sous toutes ses formes), le moyen de révéler subtilement certaines de ses caractéristiques. L’artiste tord le réel pour mieux nous le faire voir.

Virginie Barro